Le paradoxe français
La réalité des faits Volet 3 sur 3
Le pays a construit tous les outils. Presque personne ne parvient à s'en servir. Ce que ces chiffres finissent par dire.
Troisième et dernier volet. Ce que tous ces chiffres, mis bout à bout, finissent par dire.
Nous avons vu les entreprises tomber, souvent trop tard. Nous avons vu les particuliers renoncer, souvent en silence. Si l'on réunit ces deux réalités, une même question s'impose, et elle est troublante. La France ne manque pourtant pas de solutions. Alors pourquoi tant de situations restent-elles sans issue ?
Car les outils existent. Délais URSSAF, délais fiscaux, CCSF, mandat ad hoc, conciliation, procédure des petites créances, médiation, Signal Conso, aide juridictionnelle. Le pays a patiemment construit tout un arsenal de dispositifs censés désamorcer les difficultés avant qu'elles ne deviennent des drames. Sur le papier, personne ne devrait rester sans recours.
Et pourtant. Entre l'existence d'un dispositif et son usage réel, le fossé reste immense. En 2024, plus de 775 000 aides juridictionnelles ont été accordées, preuve qu'une part énorme de la population ne peut défendre ses droits qu'à condition d'être aidée financièrement pour le faire. Les procédures de prévention, nous l'avons vu, restent huit à neuf fois moins sollicitées que les procédures collectives. Les litiges de consommation cherchent massivement une issue hors du juge. Le droit est là ; c'est son accès qui manque.
Un pays qui compte les procédures, pas les abandons
Ce que révèlent vraiment ces chiffres, c'est un pays où les difficultés ne manquent pas de cadre juridique, mais manquent cruellement d'intermédiaires lisibles, de pédagogie, de stratégie, de traitement humain et de réactivité. Un pays où l'on traite souvent les dettes comme de simples obligations, sans regarder ce qu'elles disent du déséquilibre réel. Un pays où l'on compte les procédures, mais pas assez les abandons. Un pays où l'on voit les faillites, mais beaucoup moins les gens qui s'éteignent lentement avant elles.
Il y a, au cœur de ce paradoxe, une erreur de méthode que nous croisons sans cesse. On recouvre une dette comme si elle était abstraitement « due », sans jamais se demander ce qu'elle contient. Du principal ? De la TVA ? Des pénalités ? Des frais accumulés sur une situation déjà asphyxiée ? Une dette de 20 000 euros n'a pas la même nature selon ce qui la compose. Et l'on pousse au recouvrement comme si toute somme due pouvait matériellement être payée, alors qu'une part de ces créances est déjà économiquement perdue, ou n'est récupérable qu'au prix de la destruction du débiteur. Sur un échantillon observé au tribunal de commerce de Paris, les créanciers ordinaires ne récupéraient en liquidation qu'environ 5 % de leurs créances, contre plus de 70 % quand l'entreprise poursuivait son activité. Écraser jusqu'au bout, ce n'est pas récupérer son argent. C'est le regarder disparaître.
Ce qui vient, et ce que nous en faisons
Pour les mois à venir, les projections convergent : plateau haut pour les défaillances, autour de 72 000 attendues sur 2026 ; surendettement toujours orienté à la hausse ; et, dans les deux cas, une difficulté qui n'est plus conjoncturelle mais structurelle. On ne revient pas à un monde d'avant. On s'installe dans un monde où la tension est la norme.
Dans un tel monde, la différence ne se fera plus sur les dispositifs, ils existent déjà, mais sur la capacité à les rendre réellement accessibles. À lire tôt une situation.
À comprendre une dette avant de la réclamer. À restaurer un dialogue avant qu'il ne se rompe. À tenir le cadre pour ceux qui n'en ont plus la force. C'est exactement là que se situe notre travail.
Car la vérité brute, au fond, est celle-ci : en France, beaucoup d'entreprises n'échouent pas seulement parce qu'elles étaient mauvaises. Elles tombent aussi parce qu'elles ont servi d'amortisseur à tout le reste : clients mauvais payeurs, TVA utilisée comme oxygène, charges reportées, dettes recouvrées sans lecture de leur nature, prévention activée trop tard. Et beaucoup de particuliers ne perdent pas leurs droits faute de droit, mais faute de moyens pour les faire valoir.
Entre ce qui se voit et ce qui reste sous le radar, il y a tout un pays qui aurait besoin, non de plus de procédures, mais de quelqu'un dans son coin.